
”If you no longer go for a gap that exists, you’re no longer a racing driver.”
La montée est rude. La transpiration commence à s’immiscer entre mes cuisses, et le frottement de celles-ci démarre un petit incendie vestimentaire que mon jean a du mal à gérer. Le souffle est de plus en plus haletant. Les secondes deviennent des minutes, et les minutes deviennent des heures. L’effort est intense, et la récompense semble loin. Tel Sisyphe, je semble transporter mon rocher en haut de cette colline interminable avec le poids du monde sur les épaules. La transpiration fait maintenant couiner mes bourses, et me voit obligé de multiplier les pas Elvis pour séparer cette bataille infernale. Je semble perdre. Je semble abandonner. Mais en même temps, je vois la fin de la montée se profiler. Je vois en haut de cet enfer une lueur de joie. J’y arrive enfin. La course est en train d’être remportée à grandes enjambées qui n’ont rien de naturel, et un souffle qui trahit une longue journée de travail dans le tertiaire.
Pour une personne d’1 mètre 65, la longueur de pas moyenne lorsque marchant à 5km/h est de 66,65 cm. Pour une personne d’1 mètre 75, elle est de 75,25, pour la même vitesse. Pour la personne d’1 mètre 65, ce pas monte à 74,25 en allant à 6km/h. La différence est risible. La montée fait un total de 227,55 mètres. Il lui faudrait donc 306,4 pas pour parcourir la distance. Moi, 302, 4. Quatre pas de différence, et une course contre la montre avec ma patience. C’est bien cette différence qui a donc transformé mes bourses en clocher d’église rouillé sonnant le glas de mon calme de fin de journée. Un centimètre d’écart. Pendant un tournoi de pétanque, ça devient une bagarre. Dans un couple, c’est un motif de dispute sans gants. Dans un atelier de couture, c’est un motif de licenciement. Dans ma fin de journée, c’est une longue descente (montée) aux enfers. Le train du retour, qui rappellerait à un vétéran du Vietnam la fois où il est parti dézinguer des fermiers qu’il ne connaissait pas, pour empêcher d’autres fermiers qu’il ne connaissait pas de travailler pour des fermiers dictateurs qu’il ne connaissait pas, pour faire plaisir à des technocrates qu’il connaissait pour le coup. Ce train n’a pas eu raison de moi.
Mais cette bordel de connasse qui marchait trop vite pour être proprement dépassée, mais trop lentement pour pouvoir être suivie tranquillement sans avoir un hashtag avec un animal de la ferme à son nom, elle, elle m’a eu. Un centimètre d’écart c’est le gap que je devais franchir à chaque pas pour lentement, dans la douleur, et avec un hammam dans mon slip, dépasser cette nana dans une pente que je ne demandais qu’à monter avec allégresse et peinarditude. Mais comme disait Ayrton Senna, ”If you no longer go for a gap that exists, you’re no longer a racing driver.” Alors j’ai pris mon mal en patience, et ai gravi cet écart centimètre par centimètre, pour au final me demander où allait donc cette dame qui marchait trop vite pour être calme, mais beaucoup trop lentement pour être vraiment pressée quelque part.
J’ai le même effet avec les automobilistes refusant de s’arrêter à un passage piéton, pour ralentir, voire s’arrêter au carrefour, ou feu, situé à peine une dizaine de mètres plus loin. Quel était le but de se presser de la sorte ? Un cycliste qui refuse de s’arrêter à un feu rouge. Ou qui frôle de renverser une mère de famille car ”Oui bah à vélo on a le droit”, on a surtout le droit d’être un gland, ça c’est sûr que c’est pas interdit. Qui se retrouvent quelques mètres plus loin roulant au pas derrière une voiture. Quelqu’un qui fonce pour sortir du métro, mais qui perd son power-up dans les escaliers et crée un bouchon sur les marches. Où vont donc tous ces gens ? Qui n’ont visiblement pas une seule seconde à perdre, mais quand même un peu de temps devant eux. Qui sont en urgence, mais pas forcément absolue. Cette pauvre dame, qui somme toute n’a rien demandé, se retrouve à marcher à un faux rythme car effectivement, elle est pressée, mais pas trop. Et moi, dans son rétroviseur, je me bats pour ma vie dans une course où je me bats contre moi-même. Elle m’a coincé dans une montée fatale, mais ô combien nécessaire, se situant entre moi, et le supermarché qui garde jalousement les tomates cerises et les bières que je convoite. Elle a surtout réalisé l’exploit, pas si simple, de jeter un double effet kiss cool à mes couilles, celui d’en même temps me les faire suer, et de me les casser.
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