La Murge est dans le Pré

” S’il se passe un truc moche, on boit pour essayer d’oublier; s’il se passe un truc chouette, on boit pour le fêter, et s’il ne se passe rien, on boit pour qu’il se passe quelque chose.”

Charles Bukowski

Ça commence doucement. Une proposition, faite en général à travers un message, quelques fois un appel, quelques fois, c’est dit en face quelques temps avant. La proposition, contient quelques fois le nombre d’invités, quelques fois leurs identités, quelques fois l’énergie qui va émaner de ce qui suit. Ensuite, vient le moment qui va poser les fondations de ce qui va se passer dans notre esprit lorsqu’on va réfléchir à notre réponse. Le lieu, et l’heure. Quelques fois, c’est le soir, après le travail, pour décompresser qu’ils disent. Pour profiter des heures joyeuses de la ville, histoire d’essayer de se déculpabiliser de dépenser son argent dans du nectar largement accessible pour moins dans le confort ô combien précieux de son chez soi. Quelques fois, c’est le week-end, histoire de jouer des coudes avec tous ceux qui ont eu la même brillante idée de faire comme tout le monde dans les mêmes endroits. Quelques fois, c’est en fin d’après-midi, pour ce qui est décrit comme une première partie de spectacle qui va se jouer avec un toute autre auditoire. Première partie qui surpasse quelques fois le spectacle en soi, avec en général une partie qui poursuit son périple, en allant plus loin, en payant plus cher, et l’autre partie qui reste dans la salle pour rejouer l’ouverture de rideau. Quelques fois, c’est chez des gens. Chez qui on essaie de calculer la formule exacte de ce qui sera la quantité exacte d’élixir à apporter pour en même temps profiter de celui des autres, mais aussi pour donner aux autres la chance de profiter du sien, sans se ruiner. Mais quelques fois, le Graal apparaît. Quelques fois, ce petit mot d’invitation à l’aventure se solde par une combinaison qui fait frétiller les moustaches et autre poils des vrais joueurs de ce monde. Quelques fois, c’est dans la nature, et ça commence à midi.

Début de soirée

C’est une partie qui se joue avec de vrais joueurs. Une table ronde des chevaliers du décapsuleur accroché à la ceinture. En général, ça se joue pendant un pique nique, quand on est en région citadine, dans un grand parc. Chez des copains, autour d’un barbecue, quand on s’éloigne des autoroutes et quand on se rapproche des camps de roms. ”Manger c’est tricher” diraient des étudiants d’école de commerce en mal d’action, après leur énième soirée à boire du Get 27 mélangé à l’eau des égouts et de la transpiration citronnée. Manger, c’est le propre des vrais artistes qui veulent se sentir à l’aise pendant le déroulé du spectacle. Manger, c’est pouvoir tenir son corps dans le match, quand celui ci va durer l’équivalent d’une période de gestation d’un petit mammifère. Manger, ça permet d’encaisser les coups sans avoir du mal à respirer. Alors on mange. Et on démarre doucement. En mangeant, on laisse doucement monter la musique. Chacun répète ses gammes, chacun va à son rythme. ”C’est pas bien de commencer si tôt” dirait la sororité des Spritz goût sucre, et prix PIB de contrée autonome. En commençant à midi, on laisse à chacun une ou deux heures pour se mettre bien, pour s’installer, pour faire comprendre à son corps, et son entourage, qu’on est pas là pour regarder les gamins d’à côté mal jouer au foot, et désobéir à leurs parents. On est là pour bosser.

Belle de jour

Et là, après qu’on ait fini les chips goût barbecue, qu’on a déboîté les différents houmous, tarama et autres tzatziki, qu’on a englouti les quatre kilos de saucisson qu’on a découpé au laguiole sur un bout de plaid, c’est là qu’on prend conscience que le rosé et la bière tiède, ça va pas se finir tout seul. A partir de là, on perd toute notion de bourgeoisie vis à vis de l’alcool. Un bon musicien, ça sait jouer avec son instrument. Mais un excellent musicien, ça sait jouer avec n’importe quel instrument. Alors là, un cubi de rosé qui a commencé a développer sa propre civilisation au soleil, ça compte plus. La bière n’a plus marque, le whisky, plus d’âge. On sait pertinemment qu’on en a bu des plus moches, et on les a regardé avec les yeux de l’amour. Tout est travaillé au corps, couvert de fumée de cigare et discussions sur la vie. On travaille l’ivresse, pas le flacon. Après deux heures, le peloton se forme, ceux qui commencent doucement à chauffer. Ceux qui savent que tout ça, c’est un marathon, c’est pas près de se terminer. Après un petit moment, une échappée. Le, ou les premiers, à augmenter les doses, et à défier le soleil à un jeu de chifoumi, entre la chaleur, leur foie, et leur soif. Le peloton reste compact, et l’échappée est en général rattrapée en une heure, en partie à grands renfort de semi sieste. Après trois quatre heures, on commence à sentir une première descente, le soleil qui tape, la nourriture enfin toute terminée (Encore deux ou trois saucissons, cette fois-ci coupés bien plus grossièrement, et orphelins de pain), et un rythme qui ronronne en fin d’après-midi. A ce moment là, c’est l’estocade. Le vrai coup de surin, auquel on reconnaît les vrais champions. Autour de 17-18h, les génies savent qu’il est temps d’entamer une dernière belle montée avant la descente finale. Alors on sort l’orchestre, et on joue comme à la parade. Tout le monde chante, danse, laisse le soleil finir de cuir l’assemblée, et grimpe le dernier col.

Mise en bière

A 20h, on joue le dernier morceau, tous ensemble. On essaie tous de finir le mieux possible. On essaie de finir sur une bonne note, sans dire bonne nuit de suite. Et on se laisse porter jusqu’à un final qui marque la fin d’une journée bien remplie, qui nous a bien rempli. C’était un marathon, on l’a géré avec des pompes sans chaussettes et des shorts trop serrés. On l’a arrosé de qualité-prix avantageux, et de taux d’alcool à deux chiffres. Mais là, à la place du rappel, on a une équipe d’artistes qui tire sa révérence en titubant et en ramassant les détritus de la journée, et qui commence ce qui fait d’une journée comme celle-ci, un jour de match, la descente progressive vers la vallée des 21h30. Parce qu’une fois rentré chez soi, le plafond ne tourne pas, on n’a pas besoin de gueuler dans la cuvette, on ne sent pas comme un moteur diesel. On est bien. On est juste assez con pour avoir aimé la journée, juste assez fatigué pour aller dormir, et juste assez heureux pour se dire qu’on a encore une fois joué avec qualité. A 22h, au lit. Réveil le lendemain vers 8h, aucun problème d’oreille interne, aucun retour inopiné de bière pas chère, aucun regret. Juste une affaire rondement menée. Ces matinées là, on se dit que ce qu’il a de mieux comme exercice pour l’endurance, c’est de faire ça pendant longtemps, et à un rythme régulier, avec quelques sprints par ci, par là, pas d’essayer de monter les escaliers du Sacré Cœur avec des pompes de ski. Et que quitte à faire quelque chose de mal, autant le faire bien bordel.


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